Pilules de l’inconscience: Quand l’automédication des enfants devient un poison silencieux


Dans de nombreux foyers rwandais, une habitude aussi courante que dangereuse s’est installée: administrer des médicaments aux enfants sans avis médical préalable. Trop souvent banalisée, l’automédication infantile entraîne pourtant des conséquences graves sur la santé publique.

Témoignages poignants, récits d’enfants victimes de complications et alertes de professionnels de santé dévoilent les ravages invisibles d’une pratique nourrie par l’ignorance… et parfois dictée par la précarité.

À Gatsata, un quartier populaire de Kigali, Claudine, mère de trois enfants, nous reçoit dans sa modeste demeure. Sur une étagère en plastique, une boîte débordant de comprimés divers trône à côté de sachets de tisane et de sirops à moitié entamés.

« Quand mon enfant tousse, je n’ai ni le temps ni l’argent pour aller à l’hôpital. Je lui donne ce que je connais : du paracétamol, ou parfois des antibiotiques que j’avais gardés de la dernière fois », confie-t-elle, sans sembler consciente des risques.

Claudine est loin d’être un cas isolé. D’après une étude du Rwanda Biomedical Center (RBC) réalisée en 2023, plus de 42 % des parents interrogés ont déjà donné des médicaments à leurs enfants sans aucune prescription médicale.

Pourtant, les conséquences peuvent être dramatiques. Le docteur Jean Bosco, pédiatre depuis 12 ans, reçoit régulièrement de jeunes patients dont l’état s’est aggravé à cause d’une automédication mal dosée.

« L’un des cas les plus graves que j’ai rencontrés récemment est celui d’un enfant de deux ans traité à la maison avec de l’amoxicilline pendant une semaine pour une fièvre. En réalité, il souffrait d’un paludisme sévère. Il est arrivé chez nous dans un état critique. Nous avons pu le sauver, mais il a gardé des séquelles neurologiques. »

Le médecin insiste: « Les parents pensent bien faire, mais ignorent que certains médicaments comme les antibiotiques peuvent entraîner une résistance bactérienne chez l’enfant, ou provoquer des allergies potentiellement mortelles. »

Quand l’amour maternel devient un risque involontaire

À Muhanga, Agnès, 28 ans, a perdu sa fille de cinq ans après lui avoir donné du diclofénac pour calmer des douleurs abdominales persistantes. Pensant à une simple indigestion, elle n’a pas consulté de médecin.

« Je voulais juste la soulager. Je ne savais pas que c’était une appendicite. Elle est morte dans le taxi-voiture qui nous emmenait à l’hôpital. Je vis avec cette culpabilité tous les jours. »

Pour comprendre l’origine de cette pratique, nous avons rencontré Mutesi, sociologue à l’Université du Rwanda.

« Le phénomène est multifactoriel: pauvreté, éloignement des centres de santé, confiance dans les expériences passées ou conseils des voisins. Par ailleurs, les médicaments sont facilement accessibles dans les petites pharmacies, sans contrôle rigoureux. »

Il arrive même que certaines officines vendent des antibiotiques sans ordonnance, en dépit de l’interdiction du ministère de la Santé.

Les enfants: Victimes silencieuses

Si les adultes dominent les débats, ce sont les enfants qui en paient le prix. Emmanuel, 10 ans, souffre d’insuffisance rénale chronique à la suite d’un surdosage de médicaments antipaludiques administrés par ses grands-parents.

« J’avais trois ans. On m’a dit qu’ils me donnaient souvent des médicaments à cause de la toux et des maux de tête répétés. Aujourd’hui, je suis souvent malade et je ne peux pas toujours aller à l’école.

Loin d’être une fatalité, l’automédication des enfants peut être évitée. L’éducation des parents, le renforcement des contrôles pharmaceutiques, une meilleure accessibilité aux soins et une mobilisation collective sont les clés pour enrayer ce fléau silencieux.

Comme le rappelle le Dr Uwizeye: « Aucun médicament ne doit remplacer un diagnostic. Aucun amour parental ne justifie de jouer au médecin avec la vie d’un enfant. »

 

 

 

 

 

AVEC KAYITESI Ange


IZINDI NKURU

Leave a Comment