Tanzanie: la promesse trahie de Samia Suluhu Hassan, entre espoir démocratique et retour à la peur


Les rues de Dar es Salaam bruissent encore des cris d’indignation. Trois jours après la proclamation des résultats de la présidentielle du 29 octobre 2025, la Tanzanie semble basculer dans une crise politique profonde. Ce qui devait être une célébration démocratique s’est transformé en cauchemar collectif.

Samia Suluhu Hassan, élue avec près de 98 % des suffrages, a prêté serment dans une cérémonie fermée au public. Pour beaucoup, cette victoire n’a rien d’un triomphe démocratique, mais plutôt le symbole d’un pouvoir verrouillé. L’opposition, réduite au silence, dénonce des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et un scrutin entaché de fraudes massives.

« Nous n’avons jamais voté. On nous a empêchés d’accéder aux bureaux de vote », témoigne sous anonymat Asha, étudiante à l’université de Dodoma, encore choquée par les violences. « Ceux qui protestaient ont été battus ou emmenés dans des camions militaires. »

De l’espoir au désenchantement

Lorsqu’elle est arrivée au pouvoir en 2021, après la mort de John Magufuli, Samia Suluhu Hassan incarnait un vent d’ouverture. Première femme présidente du pays, issue de Zanzibar, elle avait promis une nouvelle ère politique fondée sur la réconciliation et la réforme. Ses premiers gestes de libération de certains opposants, tolérance accrue envers la presse avaient suscité l’enthousiasme.

Mais quatre ans plus tard, cet espoir s’est effondré. La réforme constitutionnelle promise n’a jamais vu le jour, la séparation des pouvoirs demeure illusoire et la censure médiatique s’est renforcée. Les journalistes critiques voient leurs licences suspendues tandis que les meetings de l’opposition sont systématiquement dispersés.

« Elle a appris du système sans jamais chercher à le changer », analyse Nicodemus Minde, chercheur à l’Institute for Security Studies de Nairobi. « Samia Suluhu Hassan est avant tout un pur produit du CCM, un parti qui gouverne sans partage depuis l’indépendance. »

Un régime sous tension

Les manifestations qui ont embrasé le pays à la fin octobre n’étaient pas seulement politiques. Elles portaient aussi la colère sociale d’une jeunesse désabusée. Le chômage des diplômés explose, la vie chère s’aggrave et la corruption gangrène les administrations locales.

Dans le quartier populaire de Kinondoni, à Dar es Salaam, Bakari, chauffeur de boda-boda, confie sa frustration: « On nous parle de stabilité, mais on meurt de faim. Les riches du parti roulent en grosses voitures, pendant que nous, on n’a même plus d’essence pour travailler. »

Selon l’ONG Amnesty International, plusieurs centaines de manifestants auraient été tués ou blessés depuis le début des émeutes. Le gouvernement nie toute exaction et accuse « des forces étrangères » de vouloir semer le chaos.

Pour Dan Paget, politologue à l’université du Sussex, cette élection sans opposition crédible signe « la fin de l’illusion démocratique en Tanzanie. »

Malgré la colère populaire, la présidente continue d’appeler à « l’unité et à la solidarité », tout en laissant ses forces de sécurité mater les contestations. Internet reste coupé dans plusieurs régions, les universités fermées et la presse muselée.

À Zanzibar, d’où Samia Suluhu est originaire, le silence règne. Pourtant, c’est là que beaucoup espéraient qu’une femme issue d’une île marginalisée incarnerait un changement de culture politique.

Aujourd’hui, la Tanzanie vit dans une atmosphère lourde de méfiance. Les marchés ferment tôt, les stations-service sont vides et les rues se vident à la tombée du jour. Ce pays longtemps vanté pour sa stabilité glisse lentement vers une ère de peur et d’incertitude.

« Ce n’est plus la Tanzanie de Nyerere », soupire Mzee Omari, un vieux commerçant de Mwanza. « C’est un pays qui a perdu son âme. »

Alors que le monde observe, Samia Suluhu Hassan fait face à un dilemme historique : ouvrir enfin la voie d’une démocratie réelle ou entrer dans l’histoire comme la présidente qui aura refermé le peu d’espace de liberté qu’il restait à la Tanzanie.

 

 

 

Par Annelie, notre correspondante à Dar es Salaam, en Tanzanie


IZINDI NKURU

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