À l’hôpital universitaire de Kigali (CHUK), les couloirs de la section d’hépatologie sont pleins. Les malades attendent, certains le regard vide, d’autres l’espoir fragile. La cirrhose du foie, maladie longtemps méconnue du grand public, y fait des ravages. Elle détruit peu à peu cet organe vital, souvent sans prévenir.
Derrière les murs du pavillon, Aimable, 42 ans, ancien chauffeur de taxi, raconte son combat: « J’ai commencé à avoir le ventre qui gonfle, je pensais que c’était juste une indigestion. Mais après plusieurs examens, le médecin m’a dit que mon foie était endommagé. J’avais déjà l’hépatite B depuis des années, sans jamais m’en soucier. »
Son histoire est celle de nombreux Rwandais touchés par une maladie sournoise, qui ne montre ses signes qu’à un stade avancé.
Une maladie souvent liée à l’hépatite et à l’alcool
Selon les médecins du CHUK, la cirrhose est la conséquence d’une inflammation chronique du foie. Elle peut être provoquée par une consommation excessive d’alcool, une infection virale (hépatite B ou C), une mauvaise alimentation ou encore l’usage prolongé de certains médicaments.
Le Dr. Uwizeye Clarisse, spécialiste en gastro-entérologie, explique: « Au Rwanda, la majorité des cas de cirrhose que nous recevons sont liés à l’hépatite B non traitée. Beaucoup de gens ignorent qu’ils sont porteurs du virus, car les symptômes ne se manifestent pas immédiatement. »
Elle ajoute que la maladie évolue lentement: « Le foie a une grande capacité de régénération, mais quand il est attaqué pendant des années, il finit par se cicatriser, formant des tissus durs qui empêchent son bon fonctionnement. »
Des signes souvent négligés
La cirrhose ne crie pas tout de suite sa présence. Les premiers signes passent inaperçus : fatigue, perte d’appétit, amaigrissement, jaunissement des yeux (ictère), gonflement du ventre ou des jambes.
Mwamini, 37 ans, habitante de Nyamirambo, témoigne: « J’avais des nausées et je me sentais toujours fatiguée. Les gens pensaient que c’était à cause du stress. Ce n’est qu’après une prise de sang que j’ai découvert que j’avais l’hépatite et que mon foie commençait déjà à s’abîmer. »
Pour les médecins, ces symptômes doivent être pris très au sérieux, car ils signalent souvent une atteinte avancée du foie.
Un poids économique et psychologique
Le traitement de la cirrhose coûte cher. Il demande un suivi régulier, des médicaments antiviraux, parfois une hospitalisation prolongée. Beaucoup de patients abandonnent faute de moyens.
« Les médicaments sont chers et la plupart ne sont pas toujours disponibles », confie Aimable. « Je dépense chaque mois plus de 40 000 francs rien que pour les examens. »
Au-delà du coût financier, la maladie détruit les vies sociales. Certains malades sont stigmatisés, d’autres perdent leur emploi.
Prévenir avant qu’il ne soit trop tard
Pour les experts, la prévention reste la meilleure arme.
« Le dépistage de l’hépatite B et C devrait être systématique, surtout pour les adultes », insiste le Dr Uwizeye. « La vaccination contre l’hépatite B, disponible dans plusieurs centres de santé, protège efficacement. »
Les autorités sanitaires rappellent aussi l’importance d’éviter l’abus d’alcool, de bien conserver les aliments et de ne pas partager les objets tranchants (rasoirs, aiguilles, ciseaux) pouvant transmettre le virus.
L’alimentation joue également un rôle clé: un régime équilibré, riche en fruits, légumes et protéines, ainsi qu’une bonne hydratation, permettent de soulager le foie.
Des campagnes de sensibilisation commencent à voir le jour, menées par le ministère de la Santé et certaines ONG. Mais le chemin reste long.
« Beaucoup ne se font dépister qu’à un stade avancé », regrette le Dr Uwizeye. « Il faut éduquer la population sur l’importance de connaître son statut et de consulter dès les premiers signes. »
Aimable, lui, garde espoir malgré tout: « J’ai compris trop tard, mais si mon histoire peut sauver quelqu’un d’autre, alors elle aura servi à quelque chose. »
La cirrhose n’est pas qu’une statistique médicale, c’est une réalité qui mine des familles entières. Pourtant, elle peut être évitée. Se faire dépister, se faire vacciner et adopter un mode de vie sain sont les meilleures armes pour protéger son foie et sa vie.
PAR NIKUZE NKUSI Diane
